Soirée pluvieuse, soirée pas heureuse

 

  Seul le pianiste semblait à sa place. Lui seul était dans son monde. Lui seul avait le monde au bout de ses doigts. Quelle chance…

Un œil dans le whisky- coke (light), un œil sur les doigts agiles du virtuose. Putain! Encore de quoi faire diverger mon strabisme! D'ailleurs, à propos de verge, la blondasse, là, juste à côté sur le tabouret haut avait un instant décroisé les guiboles et m'aurait probablement initié une érection si de nombreuses raisons ne s'y étaient opposées.

D'abord, l'effet anesthésiant des 40 degrés d'alcool qui même dilués dans mes cinq litres de sang ne m’autorisaient plus aucune sensation. Imaginez le corps caverneux, complètement fait  préférant l'ivresse chimique à l'ivresse des sens ! Pitoyable…

Ensuite ma préférence pour les brunes, même si ma riche expérience m'avait souvent prouvé que sous cinquante pourcents des blondes, il y a une brune qui sommeille. Belle-Color, l’Oréal, la plus grande tromperie du vingtième siècle ! Et puis, à l'âge de la maturité, le débat se place au-delà de la couleur des cheveux…et bien en dessous de nos prétentions d'adolescents ou de jeunes adultes. On prend ce qui passe. Avec plus ou moins de chance.

 

Mais la raison principale de l'absence de réaction était certainement le grand primate qui l'accompagnait. Non pas qu'il me fût particulièrement antipathique, mais son attitude me laissait présager une largesse d'esprit inversement proportionnelle à la carrure de ses épaules. Sur qu’il  ne permettrait pas un emprunt de sa compagne, même à court terme. Car la blondasse ne peut s'envisager que sur le court terme. Surtout quand sa jupe remonte juste limite et laisse apparaître un bas de porte jarretelle.

 

 Bon pas la peine de s'appesantir. D'autant plus que le musicien détournait à merveille mon attention.

 Lumière tamisée, musique tamisée. Ambiance tamisée. Comme la farine, la vraie. Pas celle qui poudrait le nez des golden boys.

Allez, garçon, un dernier. Pas pour la route, plutôt pour la rue. Et l'addition, s'il vous plait.

 

Dehors, plus de musique. Juste la flotte et ses reflets merdiques dans le caniveau. Quelques filles désemparées tentaient de faire des affaires avec ce qui leur restait de charme. Certains travaillent rive droite ou rive gauche. Elles n'avaient que ce caniveau sans bateaux mouche pour laisser flotter leurs espoirs déçus.

Et non, mesdemoiselles, pas ce soir. Je ne vais pas leur expliquer la physiologie de mon corps caverneux. Je ne suis pas sûr qu'elles comprendraient. En plus, douées et désoeuvrées comme le sont certaines, elles seraient encore capables de le faire revenir à la vie.

Non, pas ce soir. J'ai simplement envie de me confondre à la grisaille du décor et rester spectateur averti du film de la rue.

Je marche. Mes pompes commencent à titaniquer. Ca sploche un peu dans mon soulier droit. Et je commence à ressentir la proximité de l'iceberg. C'est la crève à coup sûr demain. Tant pis. Je marche.

 Rue adjacente, pas grand chose. Juste une fenêtre fermée mais allumée. Papa et Maman s'abêtissent devant la Famille en Or. Page du pub, on ne zappe pas, histoire de laisser leur raison d'être disponible pour les manipulateurs publicitaires. Le chien a envie de pisser et piétine devant la porte. Je passe.

 

Coin de la rue. Un jeune couple trottine, bras dessus, bras dessous. Dessus les fesses pour lui, dessous les côtes pour elle. Elle accepte avec bienveillance ce geste qui, sans en avoir l'air, la réduit à l'état d'objet sexuel. Remarque, c'est peut-être un de ses principaux atouts. Ils ne parlent pas et avancent presqu’en sautillant.

 

Un peu plus loin, l'épicier arabe se prépare à affronter le rush nocturne. Pour l'instant, il est seul derrière son comptoir et regarde avec méfiance ceux qui pourraient rentrer dans sa boutique. Je suis certain qu'à chaque fois, il se demande comment ça va se passer. Je suis certain qu'au moment où ses clients s'apprêtent à payer, il se demande si sa recette va augmenter ou si, sous la menace d'un calibre, il devra s'en séparer et travailler en dessous du SMIC horaire.

Comme dirait l'autre naze de la télé, c'est son choix.

Et l'ambiance actuelle ne porte pas à s'apitoyer sur le sort d'un Arabe, fût-il épicier. Fût-il honnête et travailleur. Il y a des conditions qui empêchent de voir les autres.

 

 Feu rouge. Visage placide voiture 1. Visage placide voiture 2. Visage…charmant voiture 3! Feu vert. Merde!

Par moment la vie en ville ressemble à un clip. Des plans courts. Pas le temps d'apprécier, pas le temps d'analyser. On passe à autre chose.

 

 Je m'arrête devant un portail. Métal peint en vert. Poignée froide. Sur la gauche une série de sonnettes avec interphone. 2 euros de charge par mois.

Sur les sonnettes, des noms. Des noms, mais pas de visages. Je sonne. J'attends. Rien. Je re-sonne. Pas de réponse. Je ne m'en inquiète pas. C'est chez moi. Je cherche ma clé au fond de ma poche. Je rentre. 20 H. Vite! Les infos! Après la surdose de whisky, il ne manque plus que ça pour me faire gerber.

 

Trois étages sans ascenseur. Pizza au rez-de-chaussée. Friture au premier. Indéfinissable au deuxième. C’est du chinois ou quelque chose comme ça. Des effluves inconnues pour ceux qui comme moi ont rarement passé le Porte d’Italie.

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